Tout sur les affaires de corruption en Espagne ( Podcast – La Guerre des Mondes)

Occasionnellement, je participe à l’émission politique « La Guerre des Mondes » sur la radio québécoise CIBL. Voici le texte de ma chronique sur les affaires de corruption qui secouent la classe politique espagnole.

ÉCOUTEZ LE PODCAST DE L’ÉMISSION LA GUERRE DES MONDES DU 20/02/13 SUR LA CORRUPTION !

En Espagne, un énorme scandale de corruption secoue la classe politique. Pendant une vingtaine d’années, l’ancien trésorier du Parti Populaire, le parti conservateur au pouvoir, aurait remis régulièrement des enveloppes de plusieurs milliers d’euros aux principaux membres du parti. De l’argent qui n’a jamais été déclaré au fisc et qui proviendrait d’une trésorerie occulte alimentée par des pots-de-vin.

Sébastien, c’est le quotidien El Mundo qui a révélé l’affaire le 18 janvier dernier. Le journal révélait ce système de comptabilité secrète sans citer les noms des bénéficiaires. Ce qu’a fait le journal El País quinze jour plus tard.

Oui François, le 31 janvier, le journal El País publie plusieurs pages de ce qui semble être un document comptable. Sur ces pages sont noté à la main une série de dates. À chaque date correspond un nom et à chaque nom correspond une somme d’argent entrante ou sortante.

El PaisEl País a en fait réussi à mettre la main sur un carnet qui appartiendrait à l’ancien trésorier du Parti Populaire, Luis Barcenas. Dans ce carnet, Barcenas aurait noté pendant presque 20 ans les sommes d’argent qu’il distribuait aux membres du parti. De l’argent qui proviendrait d’une caisse noire alimentée par des pots-de-vin. Les deux tiers de ces pots-de-vin proviendraient d’entreprises immobilières. Cette pratique aurait commencé en 1990 et se serait arrêté en 2008.

Parmi les noms repris dans ce carnet, on retrouve les principaux dirigeants du parti populaire, dont l’ancien président du gouvernement José María Aznar, mais également l’actuel président du gouvernement Mariano Rajoy. Le document révèle qu’entre 1997 et 2008, Mariano Rajoy aurait touché un peu plus de 25,000 € par an en plus de son salaire, ce qui fait environ 34,000 Dollars canadiens. De l’argent qu’il n’a jamais déclaré.

Ce Luis Barcenas dont tu parles, le trésorier du PP qui effectuait ces versements, il avait justement dû démissionner de son poste en 2009 car il était déjà impliqué dans une autre affaire de corruption.

Luis Barcenas

Luis Barcenas

Le nom de Barcenas apparaissait déjà dans ce qu’on appelle ici l’affaire Gürtel. C’est une affaire qui met en cause un entrepreneur surnommé Don Vito en référence au film Le Parrain. Don Vito offrait des cadeaux à des responsables du PP en échange de contrats. Barcenas est accusé d’avoir bénéficié de ces cadeaux.

Et on vient d’apprendre il y a quelques jours que la Ministre de la Santé, elle aussi, était désormais poursuivie.

Dans le cadre de l’enquête, la justice a découvert un compte en Suisse au nom de Barcenas. Sur ce compte Barcenas a amassé 22 millions €. Une somme qui est beaucoup trop importante pour être uniquement le fruit de son salaire.

L’existence de ce compte a été rendu publique début janvier et deux jours plus tard, le journal El Mundo sortait son fameux scoop, grâce à des fuites qui émanaient du département de la justice.

Finalement, l’affaire Gürtel qu’on présentait comme l’affaire de corruption la plus importante de ces dernières années est en train de déboucher sur quelque chose d’encore beaucoup plus gros, et qui touche directement la tête de l’État espagnol.

Quelle a été la ligne de défense du Parti Populaire suite à la publication des carnets de Luis Barcenas ?

Mariano Rajoy : "Todo es falso !"

Mariano Rajoy : « Todo es falso ! »

Du côté du PP on nie tout en bloc. Mariano Rajoy a fait une déclaration publique. Il a assuré que tout était faux – « ¡ Todo es falso ! » – et qu’il n’était pas question qu’il abandonne la tâche que les Espagnols lui ont confiée. Il a également rendu public ses déclarations de revenus et de patrimoine de ces dernières années pour montrer qu’il n’avait rien à se reprocher.

De son côté, María Dolorès de Cospedal, qui est la numéro 2 du parti et dont le nom se trouve aussi dans les papiers de Barcenas, a annoncé des actions en justice contre El País. Elle a déclaré que les documents étaient inventés et qu’il s’agissait d’une conspiration pour faire tomber le parti.

María Dolorès de Cospedal et Mariano Rajoy

María Dolorès de Cospedal et Mariano Rajoy

Quant à Luis Barcenas, dont l’écriture sur le carnet a été authentifiée par des experts, il a été entendu par la justice et il continue à nier l’existence d’une comptabilité parallèle.

Ces explications données par les dirigeants du Parti Populaire ont-elles convaincu la population ?

Pas du tout. D’après un sondage, 80% des Espagnols estiment que ces explications ne sont pas crédibles. Il y a aussi une pétition qui demande la démission du gouvernement qui circule sur internet. Elle a déjà obtenu plus d’1 millions de signatures. La démission du gouvernement, c’est évidemment aussi ce que réclame l’opposition.

Soraya Sáenz de Santamaría

Soraya Sáenz de Santamaría

L’affaire est toute fraîche et on découvre de nouveaux éléments chaque jour. Et les langues commencent à se délier parmi les membres du Parti Populaire.

La numéro 3 du parti, Soraya Sáenz de Santamaría, dont le nom n’apparaît pas dans la liste, a déclaré : « Moi je suis propre. Quant aux autres, je n’en mettrais pas ma main à couper. » Il y a aussi des élus municipaux du PP qui se sont désolidarisés et qui ont démissionné. Et puis il y a quelques membres du parti qui auraient reconnu avoir effectivement reçu ces fameuses enveloppes.

Cette ligne de défense qui consiste à tout nier et finalement à protéger Barcenas étonne les observateurs en Espagne. D’autant que des experts ont formellement authentifié l’écriture de Barcenas. Pourquoi est-ce que Mariano Rajoy n’attaque pas Barcenas ?

Beaucoup de gens se posent la question. D’après ce que je lis dans les journaux espagnols, Rajoy n’oserait pas s’attaquer à Barcenas et le désavouer car il en saurait beaucoup trop.

On a aussi appris que le parti avait payé un salaire de 200,000 € par an en 2011 et 2012 à Luis Barcenas. Or, je rappelle que Barcenas a démissionné en 2009. En plus, 200,000 €, c’est énorme. C’est trois fois plus que ce que touche le président Rajoy. Ce salaire aurait eu pour but de s’assurer le silence de l’ancien trésorier.

Luis Barcenas de retour en Espagne après une semaine de ski au Canada

Luis Barcenas de retour en Espagne après une semaine de ski au Canada

Ces affaires de corruption dont on vient de parler, l’affaire Gürtel et l’affaire Barcenas, ce ne sont pas des cas isolés. Au contraire, l’Espagne semble être un pays « propice » à la corruption.

C’est assez stupéfiant de voir le nombre d’affaires de corruption en cours en ce moment en Espagne. Toutes les régions sont concernées, et elles touchent tous les niveaux de pouvoir.

Marbella

Marbella

À Marbella, en Andalousie, la justice a mis à jour un réseau de blanchiment d’argent et de corruption urbanistique. Il y avait tellement d’élus impliqués dans cette affaire que le conseil municipal a dû être dissous.

À Alicante, des élus se sont offert des voyages, des voitures de luxe et même les services de traductrices roumaines avec l’argent destiné au ramassage des ordures.

À Barcelone, des fonds destinés au Palau de la Musica ont servi à financer le parti nationaliste.

Aux îles Baléares, le président de la région est en prison.

À Castellon, l’ancien président de la région est accusé de fraude fiscale.

La plupart de ces affaires de corruption concernent des élus du Parti Populaire car ils sont au pouvoir dans la plupart des régions mais les socialistes ne sont pas épargné pour autant. En Andalousie, l’ancien directeur général du travail aurait détourné 1,2 milliard € d’aides sociales destinées à des préretraites et à des plans de licenciements.

 Iñaki Urdangarin, le gendre du roi

Iñaki Urdangarin, le gendre du roi

Et ces affaires de corruption ne concernent pas uniquement hommes politiques.

Non, le gendre du roi est aussi accusé de détournement de fonds publics. Et le président du Tribunal suprême s’offrait, aux frais du contribuable, des petits voyages privés, de nouveau à Marbella. Décidément une destination prisée.

L’Espagne est rongée par la corruption alors qu’elle est en pleine crise économique et que le pays peine à se redresser. La corruption, c’était justement un des éléments qui ont mené le pays à la crise.

Tout à fait. Petit retour en arrière. Nous sommes au début des années 2000 et l’Espagne est en plein boom immobilier. À l’époque, le pays ressemble à un grand chantier. On construit partout. Le marché de la construction est le moteur économique du pays. Il y a énormément d’argent en jeu. Et ce sont les élus locaux qui détiennent le pouvoir de requalifier les terrains et de dessiner les plans d’urbanisme. Les promoteurs, eux, veulent s’assurer le soutien des élus pour obtenir des marchés. Ils leur proposent donc des pots-de-vin. Et apparemment, beaucoup d’élus les ont accepté. C’est pour ça que les cas de corruption en Espagne sont très souvent liés aux marchés de l’immobilier et de la construction. Ce manège a continué jusqu’à l’éclatement de la bulle immobilière qui a provoqué la crise économique.

Toute cette corruption était connue des Espagnols depuis longtemps. Et la méfiance envers les politiques s’est développée petit à petit. Cependant, on restait à un niveau local. Mais aujourd’hui, c’est carrément le président du gouvernement qui est soupçonné.

Cette énième affaire de corruption semble être l’affaire de trop. Même la presse écrite espagnole de droite, habituellement plus complaisante avec le gouvernement, se montrent critiques. Par contre, les télévisions régionales ont perdu pas mal de crédibilité car elles ont minimisé l’affaire.

Les télévisions régionale n’avaient déjà pas beaucoup de crédibilité car la plupart de ces télévisions sont dirigées par le Parti Populaire. Et elles ont l’habitude d’ignorer les informations trop négatives qui impliquent les dirigeants du PP.

Au moment où les carnets de Barcenas sont sortis dans la presse, ces chaînes de télévisions en ont fait le moins possible, très peu de temps était consacré à cette information et aucun nom n’était cité.

Des journalistes qui travaillent dans ces médias régionaux ont récemment exprimé leur ras-le-bol. Ils se plaignent des pressions quotidiennes qu’ils subissent. Un journaliste de Televison de Galicia a expliqué la méthode de la chaîne pour traiter les infos préjudiciables au PP. Leur technique consiste à noyer ces infos dans un flot de réactions qui valident le point de vue des conservateurs et l’opposition n’a droit qu’à un temps de parole très limité.

C’est aussi intéressant de constater qu’au niveau des télévisions nationales, les audiences des chaînes qui se montrent peu critiques envers le gouvernement sont en forte baisse, tandis que les chaînes plus indépendantes ont une audience en hausse.

On imagine que ces révélations de corruption au sein du gouvernement ont dû renforcer l’indignation au sein de la population ?

Manifestation à Madrid pour demander la démission du gouvernement

Manifestation à Madrid pour demander la démission du gouvernement, 31/01/13

Les Espagnols demandaient depuis longtemps la démission du gouvernement. Mais jusqu’à présent, c’était avant tout pour protester contre les politiques d’austérité. En Espagne, les manifestations se succédaient déjà à un rythme effréné et le gouvernement vient de donner aux gens une raison supplémentaire pour sortir dans la rue. Dans les manifestations, on brandit désormais des enveloppes blanches, symbole de la corruption. Et le siège du PP est maintenant sous la protection de la police.

Cet après-midi, Mariano Rajoy a prononcé son discours annuel sur l’état de la nation et il a annoncé qu’il allait renforcer les mesures contre la corruption en obligeant notamment les partis politiques à plus de transparence. Mais ce n’est sans doute pas ce qui va calmer la population.

Il faut bien se rendre compte que pour la population, la situation est extrêmement difficile. Il y a 6 millions de chômeurs, une grande partie de la population est endettée, les gens se font expulser de leur maison car ils ne peuvent plus payer leur crédit et, pendant ce temps, les dirigeants s’enrichissent et roulent dans des voitures de luxe grâce à l’argent des pots-de-vin. Alors je dirais que les gens sont plus qu’indignés, ils sont écœurés.

Visitez la galerie photos « Les visages de la corruption » sur la page Facebook Espagne en CRISE.

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L’influence de la religion catholique sur la politique espagnole

Les violences policières lors des manifestations en Espagne

LIENS :

Site de La Guerre des Mondes

Site de CIBL

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